Sollicités pour accompagner la CEDEAO dans ses actions de prévention de conflits, de promotion de la paix et de la sécurité, des journalistes  de la région ont été formés à Abuja du 25 au 27 juin 2018, sur leur rôle et responsabilité.  Elikplim Goka-Adokanu, journaliste à radio Métropolys-Lomé, Président du réseau « Initiative des Journalistes Africains pour la Citoyenneté »(IJAC), ayant participé à cette formation, revient dans cet entretien avec notre rédaction, sur la responsabilité du journaliste dans la promotion des valeurs de paix. 

Bonjour cher confrère. Qu’est-ce justifie cet atelier de formation des médias sur leur rôle dans la promotion de la paix et de la sécurité dans la région ?

Bonjour cher confrère. Il faut tout d’abord souligner que l’atelier sur le rôle des médias dans la promotion de la paix et de la sécurité dans l’espace CEDEAO a rassemblé une trentaine de journalistes, issus de la presse audiovisuelle, écrite et en ligne, venus des pays membres de la CEDEAO.

Inscrit dans le cadre du Projet  d’«Appui de l’Union européenne au mandat de Paix, de sécurité et de stabilité de la CEDEAO (Projet PSS), la rencontre selon les organisateur visait essentiellement à former les journalistes participants aux différents  dispositions de l’organisation dans la prévention des conflits , la promotion de la paix et de la sécurité, en faisant le lien avec la responsabilité sociale du journaliste. Et par ailleurs, identifier les défis auxquels sont confrontés les médias dans le contexte de la nouvelle dynamique sécuritaire dans la région. Vous savez, la CEDEAO dispose de beaucoup de mécanismes et de programmes concourant à la prévention des conflits, au maintien de la paix et de la sécurité, mais ils sont méconnus par les médias. Et donc pour les organisateurs, il faut de ces rencontres pour permettre une familiarisation de toute cette architecture de la CEDEAO avec la presse qui a un rôle fondamental à jouer dans le maintien de la paix sociale dans la région.

Le  Directeur du Fonds de la CEDEAO pour la paix, Monsieur Dieudonné NIKIEMA l’a d’ailleurs souligné en estimant que l’atelier doit permettre aux  journalistes de construire avec son institution, un partenariat et un réseau de communication pour soutenir l’agenda de la paix et de la sécurité de la CEDEAO. D’aucuns pourraient demander en quoi les médias ont-ils un rôle important à y jouer ? J’ai accordé une importance capitale à cette formation parce qu’elle traite d’un sujet qui s’invite de force dans nos rédactions… Crises sociopolitique, conflits ici et là du continent ou de la région. C’est bien que la région connait depuis près d’une décennie une certaine stabilité et des avancées significatives en matière de démocratie mais notre Afrique de l’Ouest reste confrontée à plusieurs menaces. On peut citer la radicalisation incluant le terrorisme,  l’instabilité et  l’insurrection dans le Sahel, Boko Haram,  la piraterie maritime dans le Golfe de Guinée, les migrations irrégulières et les changements climatiques  qui risquent d’aggraver les conflits agriculteurs-éleveurs, selon la représentante de l’Union Européenne à la CEDEAO, Madame  Stefania MARONNE.

Dites-nous, en quoi pourrait-on faire appel à la responsabilité du journaliste sur des questions liées à la paix et la sécurité dans la région ?

Cette question a d’ailleurs suscité un  très grand intérêt au cours des débats à l’atelier. Monsieur Arthur Oghogho de la Direction de la Communication de la CEDEAO a présenté une brillante communication relative à cela. Il a parlé de la pratique du journalisme de paix, caractérisé selon lui, par la vérité journalistique et la responsabilité sociale. Pour lui, le journaliste ne doit pas uniquement s’intéresser aux aspects violents des crises. Il a préconisé à ses confrères de produire par exemple en temps de paix, des articles parlant du Tarif extérieur commun, de la vision 20-20, des autoroutes, des efforts de reconstruction.

Moi, je voudrais faire observer pour mieux répondre à votre question, qu’il y a une responsabilité sociale qui s’impose aux journalistes dans le traitement de tous sujets.   On convient tous qu’il faut toujours accorder une importance particulière à la liberté de la presse, d’expression et à la diversité d’opinions. Mais la liberté, dans sa jouissance quotidienne, n’a de valeur que par le sens des responsabilités qui l’accompagnent. Je ne viens pas faire de procès aux médias, dont je suis d’ailleurs, un acteur mais je voudrais me faire cette violence pour reconnaitre que certains médias, et non des moindres, ont adopté et continuent d’adopter un comportement dangereux, aux antipodes des principes d’éthique et de déontologie du journalisme. Ce qui  met à mal une cohésion sociale déjà fortement ébranlée dans nos pays, à travers la diffusion de rumeurs et d’informations non vérifiées.

Notre rôle devrait s’inscrire dans le sens de la sauvegarde des valeurs socioculturelles, de la cohésion sociale et de la promotion de la paix, de la sécurité et du développement durable. Et nous devons retenir que la question de la responsabilité sociale du journaliste n’est pas synonyme de faire abstraction de notre rôle de contrepouvoir, ou de veille citoyenne. La responsabilité sociale dont on parle pour ce qui concerne les médias nous demande du savoir faire et de la sagesse dans le choix des mots, des expressions etc…  C’est un devoir délicat parce que les médias peuvent contribuer à exacerber les tensions, à les aplanir ou à les éviter. Et la tentation est grande surtout quand le journaliste subit des pressions ouvertes ou parfois voilées de la part de certains dirigeants politiques…Des leaders politiques qui souvent tentent des les instrumentaliser à des fins partisanes. Certains confrères ont aussi tendance à rechercher le sensationnel au détriment d’une information vérifiée et équilibrée. On cherche à attirer l’attention des populations  en communiquant « gravement »  sur la peur avec des titres très choquants. C’est bien vrai le journaliste cherche à accrocher son lecteur mais l’exagérer ou le dramatiser  installe  sans doute un sentiment d’insécurité chez les populations.

Quels sont, selon vous, les défis à relever au niveau des médias pour assumer cette responsabilité ?

Il nous faut créer des cadres d’échanges entre professionnels de la presse pour débattre de la vie, de l’avenir, des défis de notre métier. Ce qui est rarissime dans nos pays. Vous savez, les médias se doivent de multiplier les plateformes de débats contradictoires,  favoriser la participation des populations et le dialogue inclusif.  Par ailleurs, il nous faut réduire le ton très alarmiste avec lequel nous traitons parfois les infos…le choix des sujets, des images qui les illustrent, ou le titre qui les annonce.

Aussi voudrais-je mettre l’accent sur la formation des journalistes, il ne suffit de faire de grandes écoles de journalisme. Les gouvernants doivent assurer une pérennité dans le recyclage périodique des hommes des médias, en l’adaptant aux réalités de terrain et aux enjeux… Par exemple, le journalisme d’opinion qui se fait aujourd’hui en Afrique avec des journalistes se réclamant analystes politiques, doit être revu. Parce que parfois ce ne sont pas les infos, c’est-à-dire les faits qui créent de la psychose ou suscitent d’effroyables conflits communautaires mais c’est les commentaires, les analyses, l’incompréhension même des commentateurs.

En substance, retenons que la responsabilité sociale du journaliste doit toujours l’interpeller et surtout dans les environnements enclins aux conflits.

Et permettez que je fasse mention de ceci : les médias constituent un puissant vecteur de reliance sociale pour créer ou recréer des liens en terme de rapports entre les individus, leurs expériences, leurs visions, leurs convictions ; ils sont en effet censés purger la société de ses pulsions destructrices en consolidant la concorde et le vivre ensemble. Mais en Afrique, les médias  ne peuvent convenablement jouer ce rôle que si certaines conditions sont réunies. A titre d’exemple, que les médias deviennent des entreprises viables, que les hommes des médias soient bien formés dans toutes les compartiments du métier et que le marché publicitaire soit accessible aux médias.

 Merci à vous confrère.

Propos recueillis par Thierry AFFANOUKOE

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